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Publié par Auteur:Joel Simond

RAPPORT DE M. LE DOCTEUR REYNE sur l'épidémie de variole sévissant à Moûtiers, Bellecombe et Aigueblanche.

Moûtiers, le 27 décembre 1907.

Monsieur le Sous-Préfet,

L'épidémie de variole sévissant dans notre région semble avoir pris naissance à Bellecombe.

Voici en effet les résultats de l'enquête à laquelle je me suis livré :

A la fin août, une Italienne, habitant Sétif, est rentrée en Italie où elle séjourna environ deux mois. Avant de repartir pour l'Algérie, cette personne, accompagnée de sa mère, de son mari et de deux enfants, vint passer la journée du 22 octobre auprès des familles d'Agostino, habitant Bellecombe et Moûtiers. En arrivant, la mère tomba malade ; mais elle n'aurait souffert que de malaises vagues et de courte durée, et n'aurait eu sur la figure que deux ou trois boutons insignifiants.

Il est donc difficile de croire qu'elle ait eu la variole.

Il en serait autrement de l'Italienne venue de Sétif qui, à son arrivée à Moûtiers, avait encore, parait-il, des cicatrices d'une éruption très suspecte. Cette personne, qui a probablement été contaminée pendant son voyage d'Algérie en Italie, aurait reçu les soins d'un médecin italien qui n'aurait pas fait le diagnostic de variole.

Quoi qu'il en soit, le 9 novembre, c'est-à-dire 16 à 17 jours après la visite de cette parente, Mme d'Agostino Françoise, à Bellecombe, fut atteinte de variole bénigne. Quelques jours après son mari fut atteint lui-même, et, après seize jours de maladie, il mourut sans avoir reçu la visite d'un médecin. Toutefois, d'après les renseignements fournis par la famille, il est certain que cet homme est mort de variole. Les funérailles de M. d'Agostino ont eu lieu le 30 novembre et la famille m'a affirmé n'avoir reçu aucune visite d'étrangers depuis le 22 octobre jusqu'à cette date. Les trois neveux du défunt ont fait la mise en bière : l'un, M. d'Agostino Louis, est décédé quelques jours plus tard (le 4 décembre), après 48 heures de maladie, avant de présenter l'éruption caractéristique de la variole. Un autre, s'étant effrayé de ces deux décès, est parti, immédiatement en Italie où il aurait été atteint quelque temps après d'une variole bénigne, au dire de ses parents. Enfin, le troisième m'ayant fait appeler le 10 décembre, j'ai pu bientôt constater qu'il était atteint de variole bien caractérisée. Immédiatement, j'en ai fait la déclaration et je vous ai demandé, comme mesure prophylactique urgente, de vouloir bien organiser un service de vaccinations ou de revaccinations générales dans l'arrondissement. J'ai prévenu également mes confrères afin qu'ils puissent se procurer du vaccin.

Le 13 décembre, je me suis rendu à Bellecombe où j'ai pu avoir quelques-uns des renseignements fournis ci-dessus. Le même jour, j'ai constaté deux nouveaux cas de variole, l'un à Bellecombe, l'autre à Aigueblanche.

Le 16 décembre, je suis appelé encore auprès d'une autre varioleuse, à Bellecombe. Enfin, le 17 décembre, je vois la jeune veuve de M. d'Agostino Louis (mort le 4 décembre), atteinte à son tour, quoique vaccinée depuis le 12 décembre, c'est-à-dire depuis trop peu de temps pour que la vaccination soit efficace.

En somme, il y a eu, dans la région, huit cas de variole ayant amené deux décès. Dans ce compte, ne sont pas compris le cas de l'Italienne venue d'Algérie qui n'est restée que 24 heures en Tarentaise, ni celui du neveu parti en Italie avant d'être atteint. Il faut ajouter que quelques cas bénins ont pu se produire encore dans le voisinage et rester méconnus. Il est regrettable que les deux premières personnes atteintes n'aient pas appelé de médecin, car les vaccinations, pratiquées immédiatement, auraient arrêté le fléau et évité au moins un décès.

La mesure prophylactique la plus importante est évidemment la vaccination ou revaccination qui doit être générale. On peut, il est vrai, être très large pour les personnes ayant été vaccinées avec succès depuis moins de trois ans, mais je crois qu'au-delà de ce temps, la revaccination est absolument nécessaire.

L'isolement des malades doit être rigoureux et d'une durée moyenne de 40 jours.

Toutes les mesures concernant la désinfection des malades, des produits morbides, des linges, vêtements, ustensiles, chambre, entourage du malade, etc., doivent être prises pendant et après la maladie. J'ai fourni aux familles des malades des renseignements complets à ce sujet. (Il serait à souhaiter qu'une étuve à désinfection soit mise à la disposition des intéressés). Les écoles sont et resteront fermées aux familles des malades jusqu'à guérison de ceux-ci et désinfection complète des locaux, vêtements, etc.

Le café d'Agostino devrait être fermé au public, comme il l'est aux troupes ; car il est bien possible que les mesures prophylactiques n'y soient observées qu'imparfaitement et que la contagion indirecte soit à craindre.

Depuis dix jours, aucun nouveau cas ne s'est produit et si tout le monde se soumet à la vaccination, l'épidémie prendra forcément fin.

Veuillez agréer, etc.

Signé : Docteur REYNE, médecin des épidémies.

Epidémie de variole

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